dimanche 6 novembre 2011

Extravagances ou parer le monde

DOK83, Avril 2010 - ©Yves Deligné / Songlines
Beauté du ciel quand marie terre qui gronde. Et quand tout s’arrête, durant quelques secondes, l'espace en un débordement soudain, emplit le silence expansé puis comprimé, comme coeur tonnant trop gros pour la place laissée entre ces deux poumons, -"Et puis, c'est comme s'il avait vidé le fond d'un verre d'un coup de succion puissant sur la paille coudée"-. Alors la terre se fige sous l'effet de la dilatation, gazeux, liquide, solide, on ne sait plus très bien. Toute peau crépite et crie sous la brûlure.

Elle soupire. Sent son cerveau liquéfier, incandescent. "Ce serait comme un ciel de peintre hollandais du XVII eme siècle, dans le courroux, qui aurait décidé de libérer sa colère, changeant de sujet, jetant ses pinceaux, inventant d’autres couleurs, transgressant les règles de ses maîtres pour retrouver son souffle, et ce brin de lumière de la connaissance effleurer. "Et là devant la blancheur cinglante de la chaux retapée de soleil, il goûterait au plaisir de laisser sa marque, un mystère graphique comme en joyeux sacrifice aux coutumes locales. L'homme de l'art est festif en voyage. Oui.. Pour se fondre aux autochtones: employer leur langage, dessiné ou oral, au choix. Alors s'habiller décontracté-classe, se fondre à la masse et repeindre la cité, le ciel y compris".

Elle pense: "Tu délires" Et puis "Oui mais j'ai trop chaud" Cette inertie de toute chose en combustion écrasante. Elle peine à reprendre sa respiration. Alors elle s'appuie de la largeur de ses cuisses au rebord de sa fenêtre, les seins dressés, nez au ciel, guettant la pointe de fraîcheur, cette microseconde où elle sera sauvée. En ce petit éclair, caressée traversée par un souffle d’air frais, si ténu, si léger qu’aussitôt elle sent que le temps se referme engloutissant au passage tous les bruits, champs de blé, véhicules, hommes et bêtes dans l'expression silencieuse d'un voeu unique : attendre le déluge.

Comme un écho languissant, au loin, le ressac bruisse et reflue dans les plis de l'air et du ciel. Cette douceur en gouttelettes saillantes dans la densité du plomb. La sirène du port lui répond. On la trouverait presque enjouée, si elle n’avait pas une fâcheuse tendance à imiter le cri d'un canard asthmatique sur la fin, déroutant les mouettes éloignées de leurs nuées.

Ce contraste saisissant de lumière et de poésie qui enlumine et transfigure jusqu'à la pire laideur. Elle engloutit une bouteille entière qu'elle a remplie au robinet. A part le mouvement de l'eau qui ruisselle, rien ne bouge. Dans le buisson, épais et dense, un rossignol chante, déroule sa joliesse, séduction à courtiser la pluie. Dans son dos Ruisdael a éclairé la scène, mais Van Gogh, est survenu, qui à brûlé les murs et assommé le ciel d'or fondu. Cette heure de la sieste, où tout est lente, si lente... ventilation. Seule issue est dans le sommeil. On sent chaque corps silencieux pesant dans sa couche, sous le poids des rêves dorés ou douloureux. Un battement de coeur parfois plus fort que les autres fait tressaillir la peau et réveille l’âme encore ensommeillée suspendue entre l’air et la chair, l’esprit sur le point de l’emporter sur la nature de l’être.

Sur le bord de la fenêtre une goutte d'eau s'écrase enfin.. les peaux écument et frissonnent dans l'accueil de l’eau. Quelques vapeurs s'élèvent en volutes. Elle ouvre la bouche, tend la langue et boit le ciel délivré.

FloH

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jeudi 29 septembre 2011

Synergies

Rhizome-pousse pointe d'iceberg - ©floh's
Natures, nôtres, entretissées

Essence.. 
qui ultime et suprême...
mais unique et spontanée
Perfection, en enfilade ancienne
coulisse abandonnée
Pour une vision exposant double 
enrichie ci-après fusionnée
Montgolfière-poumons
partance pour l'ivresse 
ce vaisseau d'allégresse
pour un simple café
aujourd'hui, demain, les siècles
A nos coeurs en terrasse
ces fragiles places fortes 
de bonheur assiégées
Nerfs optiques, échange,
transpositions, toi, moi, en nous

vers notre centre cheminons 
pieds de concert, paumes liées


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vendredi 19 août 2011

Coeur de mer à la renverse

Surimpressions marines - ©FloH, 2011
Au fond de l’eau, les mains ventousées au sable, les algues se frottent à moi, caressantes, doucereuses, entourant mes poignets comme la mue marine d’un animal mort. Concentrée pourtant, je continue de retenir ma respiration. L’issue de mon acrobatie en dépend. Je me prends pour une chercheuse de perles, et je fais le poirier sous l’eau. Les pieds à l’air frais que le vent amuse, fripés, presque secs, aveugles périscopes inutiles. D’autant que j’ai les yeux terriblement clos, pour faire barrage à l’eau saline, insidieuse.. qui non, décidément, n’a rien d’une sinécure! 

Une vague plus forte me désarçonne. Tant pis pour les joyaux perdus au fond des huîtres. Je m’effondre, oblique tordue, fendant brutalement la surface agitée, ajoutant au tintamarre ambiant. Un instant cul par dessus tête, ne sais plus où sont la terre et le ciel, seule certitude, la tasse est bue. Je m’étrangle, me redresse, poupée plombée jouant l’incessante culbute, déséquilibrée par la puissance du reflux. Je crache et j’éternue, chassant les derniers fluides de mes cavités à vifs, rabotées par le sel. Le vent saisit et distend ma peau. Le sel cristallise, instantané marin, au creux de tous mes plis. 

Je rejoins la plage entre les rochers acérés, et m’échoue lourdement, étourdie, victorieuse pourtant. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait pousser des poires au fond d’un éden breton et bleu. Des trophées au coin de mes lèvres, ces quelques grains de sables, le goût du sel et, entre mes doigts, ces algues garnies d’excroissances verdâtres, un peu gluantes, viennent doucement se glisser entre cette fête des sens à jamais infinie et un souvenir pâli.

©FloH



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jeudi 24 février 2011

Chuck Webster, un langage pour la mémoire des sens

Chuck Webster - 2010



Cette série de dessins et de peintures a été produite en écho aux oeuvres de maîtres anciens, leurs sculptures et leurs ornements architecturaux, allant de Botticelli à Goya.

Les motifs semblent familiers, -on pourraient les avoir déjà observés dans des peintures anciennes-, comme extraits de stèles en terre cuite, évoquant les ziggurats de Mésopotamie, voir la Tour de Babel ou faisant songer à des décorations de peaux rituelles chez des “peuples libres” vivant presque nus dans les forêts profondes ou les rocailles brûlées par le soleil. Mais on perçoit d’emblée que ces formations graphiques recèlent d’autres énigmes données à la vue comme marqueurs essentiels. On les pressent réservoirs de sens, porteurs d'histoire, et matériel à usage d’un langage graphique mêlant le visuel et le sonore, tout en étant traces et possibles témoins de la formation du sens, qui, associé à l’image, créé le langage. Une sorte de “vocabulaire” conservé pour mémoire et à des fins ultérieures, potentielles.

Où la distance physique et mentale entre les œuvres d'art ancien et les oeuvres actuelles permet cette amplitude de l'espace mental, ou la mémoire défriche et retrouve, ces échos visuels entremêlés, enregistrés sous forme d'images mentales, parfois associées à des traces sonores, correspondant à un réel vécu.

Ce dialogue, entre l'objet et l'expérience, relie présent et passé dans une sorte de transe devenue visuelle, une langue graphique de sons et de mots indistincts. Tout détail réfère à un ensemble plus grand qui en appelle à notre propre mémoire visuelle, auditive, mais aussi culturelle.

Ce n'est pas une dissociation en vue de les circonscrire, mais le résultat du croisement de la surface de l'image, à son image interne, mentale, et une tentative d'extraction des agrégats complexes de la mémoire par un inventaire et une structuration méthodique.

Elles pourraient bien avoir fonction de message, permettant la transmission et l’échange d’informations visuelles et sonore, comme celles à l’origine de la formation du langage. Plus encore, elles contiendraient également l’histoire relative à l’évènement ayant présidé à sa formation. On pense aux scènes rupestres décrivant une chasse, le troupeau, adultes et petits, ainsi que la quantité, destinées à communiquer et conserver la mémoire de l’emplacement d’un lieu riche en bétail, et la façon de procéder lors d’une nouvelle saison. Elles auraient donc tout du récit, relatant des épopées réelles (souvent à l’origine de transcriptions plus mythiques), faisant intervenir la mémoire et l’imagination dans un travail contigu, tendant à codifier toute expérience.... 

Lévi-Strauss parle d’ailleurs du message comme ”Contenu d'un mythe, transmis à travers la langue d'un groupe social par des codes particuliers. “Convenons d'appeler armature un ensemble de propriétés qui restent invariantes dans deux ou plusieurs mythes et code, le système des fonctions assignées par chaque mythe à ces propriétés; Le message, est donc “le contenu d'un mythe particulier” (Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit, Paris, Plon, 1965, p.205).

Ainsi naissent ces dessins singuliers, hybridations humaines, animales et architecturales, messages énigmatiques et codifiés comme transmis par-delà le temps, par des civilisations anciennes. Les couleurs peuvent autant faire songer aux peintures rupestres, qu’aux fresques moyenâgeuses, ou aux dessins parcheminés de Léonard de Vinci.. Ces sortes d’abstractions biomorphiques sur  papier ou panneau de bois, sont un langage signalétique intriquant la vision et sa mémoire, et symboliques de la perception toujours en travail, naviguant entre l’image, le sens et la volonté de les structurer pour en conserver la trace et l’usage.

Le travail de Webster se forge donc dans cet espace médian que forme l’étendue perceptive entre l'individu et le monde qui l’entoure, connecté à sa part intuitive bien plus grande qu’il ne veut bien le croire, sise dans les cavernes de ses sens aiguisés. Il apporte à l'esprit de nouvelles approches pour tenter de comprendre la perception, démontrant que le fait de voir n'est pas qu’une expérience purement visuelle, mais une épreuve dans laquelle l'esprit et le corps réagissent simultanément avec deux réponses, l’une apprise, l’autre instinctive. Un écho au débat sur la contradiction entre nature et culture qui tendrait à démontrer leur étroite imbrication? On pourrait ainsi en déduire que la vision ne serait pas seulement reliée à une croyance, mais qu’elle existerait fonction de quelque chose de plus essentiel encore, une forme d’harmonie de l’invisible, que le coeur et l’esprit ne se lasseraient pas de chercher dans le monde visible. 


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mercredi 9 février 2011

Parfums de dombes, madeleines paysagées, mouillées..

Arthur Lazar - Quarry #1, Mexico 1995
Assise sur le bord du parapet à demi-démoli, les pieds dans le vide. Le visage dans les mains, coudes enfoncés dans mes cuisses boudinées de jersey rouge, je regarde l’eau filer entre mes doigts. Le soleil miroite entre les roseaux. Je passe la main dans les herbes hautes, effilées, coupantes. Et ma langue sur le fil où le rouge perle rapidement, métallique et fade, écoeurant.

Je relève mes yeux, il y plante les siens, noirs, cerclés de jaune, perçants. A peine s’il a frémit.. Dressé, héron immobile, une statue de plumes, dont seul le regard trahit la vie, et encore. L’oeuvre d’un taxidermiste abandonnée en plein marais?

Dans l’air flotte un silence étrange et pesant,  entrecoupé par vagues irrégulières de notes aigrelettes et stridantes. Les oiseaux, pris dans les mailles des dombes, lancent à leur semblables des messages d’alerte que le berceau des arbres interrompt. Surimpressions de lieux. Déjà vus accumulés. Points blancs, insectes dans le soleil qui finissent sur le bout de mon nez. Je me sens comme une vache dans son pré un jour de canicule. L’atmosphère est paisible, mais quelque chose est là qui attend, tapi, infusant son amère mélodie. 

Le soleil vrille ma rétine et fait des guirlandes dans l’eau. Le col de ma prison acrylique me gratte le cou. Je le tire violemment, entends craquer les fils, balance un coup d’oeil rapide. Personne..,  je respire. Ca n’est jamais fini. Ma chienne trop longue me colle au front, je transpire, souffle grimaçant dans sa direction pour la soulever, irritée.. Je rêve de m’échapper, ferme les yeux. Mais rien n’y fait. Le cri ridicule d’une poule faisanne frayant dans l’eau envahit par les herbes, écorche mes tympans. Je sursaute, elle s’enfuit, ahurie et outrée, plus effrayée que moi. Joyeux éden? Le silence revient.

Paupières appaisées entrouvertes, je suis sur le plus haut rocher, envolée. Chahuteur le vent me poursuit, entre une flanquée d’immeubles fumants locomotive. Sur le bacon détaché, dirigeable, je flotte vers l’atlantide. Atterrit sur un double-bus, repart d’un tour de roue, et heurte violemment un lampadaire du pneu. Ejectée par dessus la selle, je valse au-delà de la rambarde et tombe lourdement dans le ruisseau. Réveillée pour le coup, je me relève boueuse, l’eau au niveau des genoux. Je rattrape mon bob qui s’est fait la malle et me prépare à la tempête.. Rien! Un silence étonnant, voilà qui me sied bien.

Je remonte sur le goudron mangé par les champs, à l’endroit où le muret s’arrête. Un dernier coup d’oeil sur le paradis, le héron s’est barré lui aussi. La poule d’eau revient, moqueuse, dans un cri de jabot étranglé. Je hausse les épaules, et me décide à rejoindre la civilisation. A l’angle que fait la route avec le bosquet, j’entends des éclats de voix, humaines cette-fois. Si ce n’est que l’animal est proche. Je reste à l’orée des feuilles, prudente. Ma mise mouillée risquerait d’attirer plus que la foudre.

Pour l’heure, cinquième roue du carrosse, je sens d’instinct que le temps n’est pas à ma vindicte. J’aperçois l’arrière de la caravane. La scène se joue sur l’autre versant. Je me faufile entre le cube de tôle ondulée montée sur pneus, préhistorique, et l’épais rideau d’arbres qui borde la route. Dépasse l’attache, et stoppe net, interdite à la vue d’un spectacle curieux. Mon père le dos tourné, bougonne boudeur, baragouinant des protestations qu’il est seul à comprendre. Ma mère pleure, épuisée, un nourisson potelé dans les bras, qui geint en continu, sirène, se tortillant pour se dégager. Un autre gigote et hurle sur le capot de la voiture, dans une serviette qu’elle tente de maintenir  comme elle peut. -"Allez dépêchez-vous!"- "Mais je n’ai pas fini de le changer!"- "Je ne veux rien savoir. Il y a une aire de pique nique à 10 km!"- D’une main, elle referme la couche sur les fesses crottées du bébé qui redouble de hurlements. 
-"Plus vite que ça"- dit le zélé képi en terminant de rédiger son procès verbal dans un carnet à souche. Attentat à la pudeur sur la voie publique? Gloups. Et maltraitance à bébé sur une aire déprimée, désertique, où les oiseaux sont sous cloche, c’est pour qui ça? J’aimerai le voir moi, avec un paquet de caca au derrière. 

C’est dit c’est fait, on remballe, direction l’aire de pique-nique. Il flotte dans la voiture comme une odeur de champs après le passage de la pompe à purin. L’effluve d’amoniaque n’est pas loin. Personne ne pipe mot. Les madeleines déssèchent, abandonnées dans leur feuille d’alluminium, entre les sandwiches imprégnés de jus d’orange et les oeuf durs défaits.. Le siège a absorbé l’eau des dombes, je suis presque sèche. Parfois le malheur des uns fait le bonheur des autres. Et certains souvenirs gardent d’étranges parfums.

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